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Fédération Environnement Durable
rédigé le Mercredi 20 Mai 2026
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Pendant deux décennies, la presse française a traité le nucléaire par la défiance et les énergies renouvelables par l'enthousiasme. Un déséquilibre documenté, aux conséquences bien réelles sur les choix politiques du pays.

Jean-Louis Butré

La France produit près de 70 % de son électricité grâce au nucléaire. L'éolien et le solaire n'en fournissent encore que 15 %. Pourtant, à s'en tenir à la couverture médiatique des vingt dernières années, c'est presque l'inverse : l'atome a été traité comme un fardeau, les énergies renouvelables comme une promesse. Ce paradoxe n'est pas une impression subjective. Il est désormais mesuré.

Une asymétrie documentée sur 34 000 articles

Une étude portant sur 34 000 articles publiés entre 2005 et 2022 dans Le Monde, Le Figaro, Les Échos et Libération révèle un écart frappant : entre 75 % et 90 % des articles consacrés au nucléaire adoptent un ton négatif ou, au mieux, neutre. Dans le même temps, 40 % à 70 % de ceux traitant des énergies renouvelables sont résolument positifs.
Le résultat est contre-intuitif : plus une technologie est centrale dans le mix électrique français, plus elle est dénigrée ; plus elle est marginale, plus elle est célébrée. La hiérarchie médiatique est à l'inverse de la hiérarchie énergétique.

Deux catastrophes comme horizon mental

La trajectoire est en grande partie lisible dans l'histoire récente. Depuis Tchernobyl en 1986, et plus encore depuis Fukushima en 2011, le nucléaire a été réduit, dans l'imaginaire collectif, à ses risques extrêmes. Chaque panne, chaque retard de chantier — comme ceux des réacteurs EPR de Flamanville ou d'Olkiluoto — a fait l'objet d'une couverture ample, tandis que les atouts du parc passaient systématiquement au second plan.

Or ces atouts sont substantiels, et les chiffres récents les attestent. En 2025, selon RTE, la France a produit 95,2 % de son électricité à partir de sources bas-carbone, atteignant un record historique. Ses exportations d'électricité — 92 TWh en 2025, un niveau record — ont permis d'éviter l'émission de 27 millions de tonnes de CO₂ chez ses voisins européens, principalement l'Italie et l'Allemagne. L'intensité carbone de la production électrique française est désormais l'une des plus faibles au monde, à 19,6 grammes de CO₂ par kilowattheure. Des chiffres rarement mis en avant dans le débat public.

Les renouvelables, exemptés de défauts ?

À l'inverse, les énergies renouvelables ont retenu d'un récit médiatique largement favorable, porté par l'idéal d'une transition écologique vertueuse. Leurs succès — fermes solaires en expansion, parcs éoliens — ont été amplement relayés. Leurs contraintes structurelles, beaucoup moins.

Ces contraintes existent pourtant.

L'intermittence de la production éolienne et solaire impose de maintenir en parallèle des capacités de production pilotables, mobilisables à la demande. En France, cette intermittence conduit à mobiliser des réacteurs nucléaires comme outils d'équilibrage du réseau — une réalité technique peu connue du grand public. Le déploiement massif de ces équipements dispersés sur l'ensemble du territoire suppose par ailleurs un renforcement colossal des réseaux électriques, dont l'ampleur reste largement sous-estimée.
- RTE a présenté en février 2025 un plan stratégique de 100 milliards d'euros d'investissements d'ici 2040 pour moderniser le réseau de transport haute tension — dont 37 milliards consacrés au seul raccordement de l'éolien en mer. :
- Enedis a annoncé un programme de 96 milliards d'euros sur la période 2022-2040 pour adapter le réseau de distribution, en grande partie afin d'absorber l'afflux des énergies renouvelables intermittentes. Au total, c'est donc près de 200 milliards d'euros que RTE et Enedis devront investir dans les réseaux d'ici à 2040 — un montant validé dans ses grandes orientations par la Commission de régulation de l'énergie (CRE).
Une facture gigantesque qui se répercutera inévitablement sur les consommateurs, via la hausse des tarifs d'acheminement.
Enfin, la dépendance industrielle à la Chine, qui contrôle environ 80 % de la production mondiale de panneaux photovoltaïques, et les terres rares matériaux stratégiques pour les turbines d'éoliennes notamment offshores, pose de sérieuses questions de souveraineté que la presse grand public n'évoque que rarement.

2022 : la résilience passée sous silence

La crise énergétique de 2022 a mis ce biais en lumière de façon éclatante. Alors que l'Europe tremblait sous la menace de pénurie de gaz consécutive à la guerre en Ukraine, la France a globalement tenu, en partie grâce à son parc nucléaire. Pourtant, le traitement médiatique de l'épisode a souvent insisté sur les difficultés — arrêts de réacteurs pour maintenance, tensions sur les prix — plutôt que sur la résilience du système électrique.

L'exemple allemand mérite d'être rappelé à cet égard. Berlin a engagé des investissements massifs dans les énergies renouvelables depuis le lancement de l'Energiewende au début des années 2000. Résultat : selon Eurostat, les ménages allemands payaient 0,394 €/kWh en 2024, soit près du double du tarif français (0,195 €/kWh), et les prix les plus élevés d'Europe. Le pays a en outre dû rouvrir et construire des centrales à charbon pour compenser l'intermittence de sa production verte. Un bilan qui reste peu relayé en France, où la « transition à l'allemande » est encore trop souvent citée en exemple.

Des choix politiques orientés par ce récit

Ce déséquilibre médiatique n’est pas sans conséquences. Relayé et amplifié par de puissants lobbys industriels, il a contribué à façonner un débat public biaisé, qui a orienté à son tour les choix stratégiques de l'État. La Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE3), publiée par décret au Journal officiel le 13 février 2026 par le gouvernement Lecornu, en porte la marque.

Le texte affiche des ambitions nucléaires : il mentionne la construction de six nouveaux EPR et marque un coup de frein sur l'éolien terrestre et le photovoltaïque.

Mais cette apparence favorable dissimule un mécanisme pervers.

La PPE3 n'acte aucune décision d'investissement immédiat et contraignante pour le nucléaire — ou construire un réacteur prend quinze à vingt ans. Dans le même temps, le déploiement des énergies renouvelables intermittentes, lui, se poursuit à un rythme soutenu : les parcs éoliens et solaires continuent d'occuper le réseau, d'absorber les financements publics et de structurer les choix d'infrastructure. Si bien que lorsque la France décidera véritablement de relancer le nucléaire à grande échelle, elle risque de se trouver devant un réseau saturé par l'intermittent. Le nucléaire sera une filière industrielle atrophiée faute de commandes continues, et des délais impossibles à compresser. La PPE3 ne ferme pas la porte au nucléaire : elle se contente de la laisser entrouverte, tout en laissant les renouvelables envahir la pièce . C'est moins un choix assumé qu'un rapport indéfini, dont les conséquences se mesureront en décennies.

Un enjeu démocratique majeur

Depuis la guerre en Ukraine, le nucléaire retrouve progressivement une légitimité dans le débat public. On évoque désormais plus volontiers la souveraineté énergétique, la stabilité du réseau, la faiblesse des émissions de carbone. Des arguments qui, il y a encore cinq ans, peinaient à s'imposer dans l'espace médiatique.

Mais le poids de vingt ans de représentations ne s'efface pas en quelques mois. Et ses effets sont désormais inscrits dans les faits : un parc nucléaire vieillissant faute d'investissements suffisants, un tissu industriel affaibli, une dépendance accumulée aux importations d'équipements étrangers, des coûts de réseau en forte hausse.

La France dispose, avec son parc nucléaire, d'un avantage comparatif exceptionnel en Europe : une électricité abondante, compétitive, stable et parmi les moins carbonées au monde. Cet avantage, progressivement grignoté par des années de politique énergétique mal éclairée, sera long et coûteux à reconstituer. Les décennies perdues d'un débat biaisé nous laisseront une facture durable.

La Programmation Pluriannuelle de l'Energie PPE3, risque de figurer parmi les erreurs énergétiques les plus coûteuses de la Ve République. Elle peut condamner la France à la régression et au déclin.

Sources : RTE, Bilans électriques 2024 et 2025 (intensité carbone, exportations, émissions prévues) ; Eurostat, prix de l'électricité pour les ménages, 1er semestre 2025 ; Commission de régulation de l'énergie (CRE), investissements réseaux à l'horizon 2028 ; Décret n° 2026-76 du 12 février 2026, PPE3, Journal officiel.
Étude de référence sur le traitement médiatique : analyse de 34 000 articles parus dans Le Monde, Le Figaro, Les Échos et Libération
- « Nucléaire, éolien : quelle évolution du discours médiatique en France ? » – La conversation
- Enedis : 96 milliards d'euros d'ici 2040 — le plus gros plan d'investissement de son histoire. Selectra
- Total cumulé : près de 200 milliards d'euros, chiffre issu d'un rapport du Sénat de juillet 2024. Connaissance des Énergies
- RTE : 100 milliards d'euros d'ici 2040, pour moderniser et adapter l'ensemble du réseau de transport électrique français. Connaissance des Énergies
- 37 milliards de ces 100 milliards RTE sont dédiés au seul raccordement de l'éolien en mer, soit 45 % de l'enveloppe totale. Engie

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Jean-louis Butré
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